FRACTEUS matrice d'1 identité chaotique quantique / réflexion instable déformée évolutive aléatoire du je en mots / perceptions… MATRICE code source à multiples variables / dimensions connues et inconnues / coefficients espace temps indéterminés / ensemble apparemment ordonné / interface / témoignage… THEO BLAST sujet / terrain / 2 la matrice / je / est 1 / infinité (d') autre(s) / provisoirement définitif & définitivement provisoire…

 


Sédimentations [tiré de La Tentation du Silence]

 

Le château de sable

murmure par une nuit blanche

Contre la paroi vide de sens deux mains s'agrippent, posées l'une sur l'autre l'une faisant pression sur l'autre, ou l'une se détachant pour se poser à plat paume contre le mur dans un effort de poussée perpendiculaire effort inutile — vain — ce n'est plus la peine maintenant. Les mains alors enfin réceptives à l'esprit lancinant se détachent de la fraîche surface et viennent le long des jambes se tenir pendantes, les poings se forment et se déforment laissant place à des mains et puis ce sont les poings qui demeurent il n'y avait de mains que par le mur, réintégrées au corps elles ne sont que deux poings brandis vers la terre ce sol au dallage épais lisse si lisse implacable…

Lentement de la terre le regard dérive jusqu'au ciel, marquant une pause sur le relief des lèvres — fermées ou serrées — qui de profil font penser à quelque colline égarée du Massif central ou des Appalaches, ces lèvres qui se desserrent enfin un son en sortirait-il qu'aussitôt l'air pesant dans sa moiteur l'étoufferait sans doute, ces lèvres muettes donc qui laissent un filet d'air perceptible oui un filet de vapeur trouble s'échapper puis qui se referment sur une respiration désormais sifflante trébuchante chancelante comme si le souffle avait perdu ses assises pulmonaires et restait seul pantelant témoin de la vie.

Il est sûr maintenant que les pieds sur le sol marquent quelque hésitation à poursuivre l'immobilité, on les sent tressaillir mais ils ne savent dans quelle direction se jeter alors restent-ils dans leur station verticale et le sol s'enfoncerait qu'ils ne se décideraient pas, qu'ils laisseraient leur corps celui qu'ils sont supposés supporter s'enfoncer dans la terre meuble quelques mètres plus bas. Ce corps lourd insensible comme pris dans la glace : ce moment si beau et glacial où la température chute et le lac frissonne et puis un instant un craquement s'entend c'est l'eau qui se mue en glace et vous êtes bien éveillé vous ne changez pas de position pour autant mais vous sentez-vous si lointain du contact originel où sur un seul continent l'homme respirait les choses et appelait frères les éléments primaires. Ce corps pesant pris dans une chape de marbre pour un peu une statue de chair au cœur détaché ce corps rigide un millénaire sans mouvement planté sur le sol tailladé respirant âcre l'atmosphère d'un désert.

Le regard cette fois-ci se détache du sol ou du mur ce ne sont que des surfaces et va guetter l'ouverture du mur cette tache sombre claire à gauche qui lorsque le jour se lève s'éveille en fenêtre et accomplit par là même la miraculeuse révolution quotidienne. Le regard dis-je se fixe sur l'ouverture striée de noir et se pose comme par négligence sur les cadres poussiéreux ce granit centenaire ces rayons du jour où les filets de poussière voltigent visibles à l'œil nu et puis les barres verticales si désuètes et si familières si proches et si lointaines négation de ces symboles inutiles et vidés de leur sens simples rappels clignotants d'un passé oublié, témoins de l'attente à travers les transitions du jour, degrés de luminosité.

L'ampoule au plafond est cassée brisée par un geste de rage ne voulant s'assouvir que dans sa violence dérisoire s'asservissant du même tranchant à la pénombre où les yeux plissés distinguent les contours soudain pris dans le froid et puis s'accoutumant à l'obscurité l'apprivoisant pour désormais l'oublier même et ne penser qu'à la fenêtre.

Est-ce le dernier ou le premier jour semble se demander impossible question une ride songeuse sur le front. La porte ne s'ouvrira-t-elle que sur une place déserte un billot de chêne au milieu ou une potence aux deux acolytes habillés de noir ou au contraire de l'autre côté de la porte s'étend une plage infinie avec au bout à marée basse le mur et les mouettes et les enfants qui construisent des châteaux de sable en babillant ou enfin se dresse seulement hypothèse la plus probable une autre paroi neuve et comme ternie contre laquelle deux mains se poseront l'une sur l'autre et puis se détacheront l'une de l'autre et viendront reposer à plat paume plaquée sur le mur dont elles apprendront à connaître chaque aspérité sombre jeu des jours se succédant l'un à l'autre insensible succession d'ennui et d'oubli…

Est-ce alors le dernier ou le premier jour semble intransitif se demandent le front strié de peau et le regard derrière les paupières fermées et les yeux grands ouverts pourtant buttant contre leur paroi de chair mais ne se décidant pas à autre chose qu'à l'obscurité interne. Si le corps fait apparemment face à la cloison de la fenêtre un obscur frémissement témoigne de l'attention que porte cette nuque au lourd rideau de fer derrière elle et aux bruits possibles qui pourraient un jour provenir du corridor de l'autre côté aux deux extrémités.

Il attend depuis si longtemps qu'il ne s'agit plus de l'attente du commencement il se souvient vaguement de la bête traquée qu'il était alors l'oreille aux aguets le corps à l'affût en territoire hostile réduit prostré dans une attitude de défense toute en réaction et vaguement un sourire se dessine alors qu'aujourd'hui s'amorce le dernier jour semble-t-il la rumeur court puis se prend à sa propre voltige et que reste-t-il sinon l'espoir confus. Abrupte la clarté déborde de son cadre d'ombre et vient sur le sol tracer quelques maigres graciles filets qui miroitent comme des braises et puis s'enfoncent dans les rides de la roche effaçant et feuilles et nervures.

Le regard lancé vers le bas les paupières presque fermées ou si peu ouvertes il devient ardu de détourner les yeux alors qu'un mot "volonté" n'a plus de sens ou de consistance il ne sait plus déjà le désir s'enfuit.

Le corridor si désuet de bruit lui-même rayé de noir s'efforce machinal à épouser le silence les pieds nus perdus vers le bas lentement l'un devant l'autre accomplissent le trajet et la circonférence une main laissée flottante en arrière en une infime caresse alors que s'approchant on saisit le mouvement du sang qui ruisselle le long des écorchures oui la paroi est rugueuse oh si terriblement rugueuse que la durée faiblement humaine ne parvient pas à assouplir de quelque façon que ce soit non l'imagination doit faire le reste et s'élever le long des millénaires pour comprendre et s'associer à et s'attacher l'érosion.

Au bout du couloir il se trouve une porte sans doute et de l'autre côté de cette porte il oublie encore et toujours à quoi ressemble le paysage il fera sans doute froid tout à l'heure il en frissonne d'avance tandis que pour leur part ses orteils se rétractent sans doute l'air sera vif de l'autre côté une bonne odeur de café au coin gauche de la rue qui aboutira peut-être à une autre porte un peu plus grande devant laquelle il s'arrêtera et soudain se mettra placide à attendre.

Il attend attend depuis l'heure dite comptait-il les jours dans l'enfance de son attente ? L'oubli a aussi recouvert les vestiges de sensations tel un sable chaud au cœur de la tempête dans ses narines il monte irrésistible et au matin cadencé le regard gravit et glisse et ondule sur les dunes. Il a très chaud maintenant son cœur bat frénétique et son rythme a perdu sa cadence le souffle court il sent sur sa nuque des gouttes de sueur dégouliner alors que sa colonne vertébrale involontaire se cabre laissant du même mouvement un sillon large dans lequel son angoisse s'écoule. De même qu'il sent ainsi la sueur accomplir son chemin dans son dos de même monte d'en bas à gauche une immense fatigue presque paralysante qui lui enserre insidieusement la cheville puis la cuisse puis l'aine, et redescend dans l'autre jambe pour plus de symétrie sans doute. Bientôt c'est toute la moitié inférieure qui se trouve immobile transie et ses mains dans un dernier effort remontent à la surface et viennent se poser sur le visage le cachant à la lumière dans une presque ultime convulsion. Convulsion aussi proche de la sérénité que la lune du soleil ou plutôt l'inverse l'ampoule cassée en témoigne empreinte de son inutilité.

Et si alors cela n'avait pas été la peine d'attendre puisqu'il n'y avait plus que l'attente en elle-même intransitive sans objet que sa propre réflexion si alors le désir n'était plus le bond en avant incessant lancinant mais au contraire une vague nostalgie de l'enfance à la cour inondée de soleil et le père assis fumant la pipe sur son éternel tabouret le chien à la tête posée sur ses genoux et la mère invisible derrière la vitre miroir qui l'appelle bourrue et tendre ? Il a un doute et puis dans un soupir se souvient de l'itinéraire déjà emprunté parcouru et alors il revient en arrière il n'y a pas de nostalgie qui tienne la durée il le sait mais déjà avait-il commencé à oublier.

Oublier oublier et puis fermer les yeux se laisser envoûter par la spirale qu'il a apprivoisée jusqu'à ne plus sentir à son terme le rejet des corps et la sensation d'écœurement cette envie de vomir la spirale qui ne tournoie plus de plus en plus vite mais garde sa respiration de métronome si rassurante. Peut-être qu'au détour de la porte de la rue de l'autre porte quelqu'un se mettra à rire et lui croira qu'on se moque et dévisagera son accoutrement ou se regardera dans une glace cela fait si longtemps qu'il ne s'est pas vu lui-même dans un miroir un miroir c'est dangereux ça se brise et puis on prend l'arrête aiguisée et l'on se tranche les veines sans doute : cela fait si longtemps que méconnaissable il ne se voit plus mais se regarde tellement alors qu'il n'écoute plus jamais et entend toujours. Oublier cette absence comme il est difficile d'oublier des absences alors que les présences en elles-mêmes s'évaporent ne laissant pas de traces mais bien des stigmates. Il ouvre ses mains étend ses bras et leur prolongement d'ombre cherche le trou suintant mais non ce n'est qu'un mirage les paumes sont lisses un peu crasseuses le long des crevasses voilà tout.

Immobile désormais il tend au repos sans l'atteindre et pourtant ne renonce-t-il pas convaincu de la nécessité qu'engendre la quête et cette poursuite des insignifiances jusqu'à l'ultime plan fixe. Il ne voudrait plus être alors qu'une photographie blanche ourlée de noir au dos massif enfoncé sur une chaise à l'osier craquelé la nuque dégagée fixant de l'intérieur le front lui courbé vers le sol relèverait-il la tête que le regard heurterait le mur. Peut-être d'ailleurs n'appartient-il qu'à un cliché surgi des archives fruit de quelque documentaire oublié jamais publié d'une prison ou de quelque cellule, surpris alors par un regard externe qui dérivant lentement s'est pris de curiosité devant cet homme assis courbé et a entrepris alors de plonger dans la surface à deux dimensions et d'en rendre l'impression initiale, restaurée la perspective.

Peut-être cet homme se sait-il condamné exécuté demain à l'aube peut-être n'était-ce qu'une illusion tout cela et jamais ne se retrouvera peut-être quelque part un homme est prêt de s'asseoir contre le mur et pour l'instant immobile contre la paroi vide de sens deux mains s'agrippent l'une posée sur l'autre l'une faisant pression sur l'autre ou l'une se détachant pour se poser à plat paume contre le mur en un effort perpendiculaire signe de l'attente vaine oh combien vaine indifférente.


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